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mardi 12 avril 2016

Tel Saruman le Blanc, Alain Juppé assoiffé de pouvoir...


C'est quoi est-ce ce que je pense d'Alain Juppé ? En réponse à l'un des derniers billets de Maxime Tandonnet qui se posait plein de bonnes questions sur l'homme qui, à peine élu à la mairie de Bordeaux, avait déclaré : " Je serai un maire à plein temps sans aucun autre mandat électif, tant que je serai maire je renoncerai à toute autre ambition nationale. ", un commentateur lui fit la réponse ci-dessous. Elle me convient parfaitement:

" Très cher Maxime,

Vous évoquez un raz de marée autour d’Alain Juppé et décrivez un engouement historique au sens de son ampleur. Ce qui est historique, c’est de voir autant de moyens consacrés depuis autant de temps à l’édification d’un totem politique. 

La couverture médiatique dont il dispose, le traitement de faveur dont il bénéficie et la concentration de l’image ainsi formée sont effectivement sans précédent. Chaque article qui lui est consacré, chaque livre, chaque entretien distille au bon moment un contre-feu aux perceptions de l’opinion. Il est perçu comme irrésolu : on le présente comme sage qui se garde, et on critique en creux ceux qui s’expriment clairement et ainsi de suite. Jamais on ne l’interroge sans qu’il en soit d’accord sur les thèmes qu’il choisit et au moment opportun. On ne le pousse pas à la faute, on n’extrait pas telle ou telle déclaration de son contexte, on ne rappelle ni ses prises de positions passées, ni ses décisions. Quand il est impossible de ne pas le faire, la mémoire des Français n’étant pas totalement effacée, on le disculpe de tout a priori, lui tressant des lauriers sur son stoïcisme, sa fidélité et son sens du devoir…

Bref, là où les autres doivent être soit aux affaires, soit dans les scandales, soit à l’origine de déclarations iconoclastes pour être entendus; lui n’a rien à faire. Il est indemne de toute critique. 

Quant aux questions qui mériteraient d’être posées, vous situez fort bien le débat : d’un côté on l’attaque sur des traits personnels (âge, tempérament) qui ne peuvent que renforcer la sympathie naturelle à son endroit, le rendant d’autant plus humain qu’on le prétend distant (ce qui explique si bien la contradiction des témoignages, à mon sens parfaitement organisée); de l’autre on élude la réalité.

Ainsi, vous écrivez qu’il nous débarrasserait de la clique socialo-narcissique. L’évidence est sous nos yeux qu’il n’en fera rien. Il est un pouvoir national mais n’a pas été capable d’étendre son influence au delà des murs de la cité dont il est l’édile. Pour tout dire, il n’a pas pris le risque de ce combat. Il a négocié pas à pas qu’on le laisse tranquille sur ses terres pour construire son image sans risque de conflit local. En effet, qui dit conflit local dit enracinement des débats et donc de l’image, puis risque de mauvaise surprise.

Mais « sa ville » (expression pénible) devait néanmoins briller pour qu’il le puisse aussi. Les fées qui se penchèrent sur son destin et son dessein accoururent du monde entier. Tout devait aller très vite et ce fut le cas. On ne cessa de parler des croisières, du pont mobile, du tramway, des quais, de la place d’eau, du classement UNESCO, de la cité du vin… j’en oublie. La ville chatoya et Juppé brilla. Mais on se garda bien de parler des commerces victimes collatérales, des zones dédiées aux croisiéristes qui seraient ainsi cornaqués hors circuit traditionnel mais pour le plus grand profit des nouveaux acteurs, comme on dit… Bordeaux fut ainsi le fer de lance (en tout cas fut-il promu comme tel par les médias) de la ville intelligente, de l’émergence d’une ville plus propre, plus connectée, bref plus tout… Il était le fer de lance du vélo dans la ville, de la lutte contre la pollution. On négligea de rappeler que l’interdiction des véhicules de plus de 20 ans ne nuirait qu’aux pauvres, que réserver la ville aux vélos et aux transports en commun à itinéraire strict ne pouvaient que l’enclaver au détriment du petit peuple venant de la banlieue. Banlieue qu’on repoussa d’ailleurs à coups d’extension forcée de la CUB (communauté de communes de Bordeaux) dont les impôts locaux sont si élevés que durent se déplacer ceux qui désormais ne pouvaient plus les payer. Mais tout cela n’apparaît nulle part. Sa politique n’est pas attaquable car elle n’est jamais déclarée pour ce qu’elle est.

Ainsi, personne ou presque ne rappelle les conséquences désastreuses de son engagement dans des décisions de politique étrangère dont nous ne faisons que commencer à payer les conséquences. Qui lui demande des comptes sur sa vision libyenne? Qui lui demande des comptes sur son alignement atlantiste concernant la représentation de l’Islam par les frères musulmans? Qui l’interroge sur les dérives de plus en plus anti-démocratiques du projet européen qu’il ne cesse de promouvoir ?

Alain Juppé ne se mouille jamais: il ne soutient que ce qui est l’expression de politiques auxquelles notre pays est soumis de gré ou de force dans le grand jeu géostratégique de notre époque. Il n’a pas de vision autre que le fait que nous soyons de facto des vassaux d’autres pouvoirs et qu’il convient de s’en accommoder pour ne pas faire de vagues et tenter de sauver les meubles. Ceux de nos élites, pas les nôtres. Pour ceux qui ont lu Tolkien, il me rappelle furieusement le personnage de Saruman le Blanc. Ainsi Tolkien décrit-il l’effet de sa voix sur ceux qui l’écoutaient: « tout ce qu’elle disait semblait sage et raisonnable, et le désir s’élevait en eux de sembler sage eux-mêmes par un rapide agrément »… Quant à l’habit de Saruman, il était non pas blanc, mais multicolore et chatoyant, changeant de couleur selon qui le regardait... "

Folie passagère 3135.
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