La défense des producteurs-éleveurs de viande, voilà le nouveau combat dans lequel Président s'est engouffré à juste titre tant il a tout à y gagner mais énormément à perdre s'il foire. Ils seraient près de 20 000 en situation précaire, difficile, au bord de la rupture, de la cessation d'activité, voire, pour certains, du suicide. Ils vendent à la grande distribution à perte, soit en dessous de leur coûts de production. L'ennemi serait donc la grande distribution, c'est du moins ce que les éleveurs disent, et Président, hier en goguette sur le Tour, leur a repris l'antienne: " Les agriculteurs ne peuvent pas vivre que des aides, il doit y avoir des prix pour les rémunérer. Je lance encore un appel à cette grande distribution pour qu'elle offre aux consommateurs la qualité et aux agriculteurs un prix. Les grandes surface se sont engagées à augmenter sensiblement les prix pour qu'il y ait un soutien apporté aux producteurs. Nous veillerons à ce que cet accord soit respecté ". Président s'est même engagé à ce que dès demain un nouveau logo-label (encore un !) soit mis en place afin d'indiquer aux consommateurs la viande 100% française et les inciter ainsi à se montrer éco-citoyens-responsables en achetant français. Bien. Les éleveurs rigolent !
Alors loin de moi, grand bouffeur de viande devant l'éternel, l'idée de tomber sur les éleveurs mais qu'il me soit permis de me poser quelques questions et d'avoir une autre vision de la chose...
La première c'est d'essayer de comprendre pourquoi un jeune éleveur, tel que celui qu'on nous a montré hier au JT, a l'idée saugrenue de se lancer dans l'élevage alors que le secteur est sinistré. Il avait monté son élevage il y a deux ans, nous a-t-on dit, en empruntant 600 000 euros à une banque, emprunt dont il ne peut déjà pas rembourser les premières échéances. Qui est fautif ou irresponsable ? La banque ou le jeune éleveur ? Trop nombreux sont les éleveurs-producteurs qui empruntent pour payer leurs dettes au lieu d'investir; trop nombreuses sont les banques qui prêtent à des gens dont elles savent le peu de chance qu'elles ont d'être remboursées en temps et en heure. Pourquoi Président, là aussi, ne nous parle-t-il pas de moratoire, d'allègement ou de reprofilage de la dette des producteurs de viande ?
La deuxième question est de comprendre pourquoi il est formellement interdit, sous peine d'amendes monstrueuses, aux petits commerçants ou à la grande distribution de vendre à perte (hors période de soldes) alors que les éleveurs peuvent le faire sans pénalité aucune ? Pourquoi ne pas interdire à la GD d'acheter des produits dont on pourrait prouver qu'ils sont achetés à un prix inférieur aux coûts de production ?
Dans ce conflit, on nous présente la grande distribution comme LE charognard qui se ferait des marges indécentes sur le dos des éleveurs. Soit. A voir cependant quand on sait que la marge nette-nette des grands distributeurs est de l'ordre de 2%... Mais pourquoi ne nous parle-t-on pas des marges prises par tous les intermédiaires: coopératives, abattoirs, transporteurs et transformateurs ? J'ai du mal à croire que tous ces braves gens travaillent eux aussi à perte ! On nous désigne les acheteurs de la GD comme de vraies ordures mais pourquoi ne nous parle-t-on pas de ceux qui font le même métier chez les industriels, les transporteurs ou les transformateurs des filières bovines, porcines ou ovines ? N'oublions pas que le petit éleveur de porcs du fin fond de la Bretagne ne vend pas directement à Auchan ou Carrefour, il vend sa production à une coopérative ou à un transformateur local, celui-ci revendant à la GD avec des marges de l'ordre de 6 à 10% !
Vient en suite le problème de ce que l'on appelle les marges arrières, les remises de fin d'années ( Voir ICI l'article explicatif que j'avais rédigé pour Slate.fr). Quand Loué ou Le Gaulois ou Tartempion vendent à la GD, ils négocient, en échange de volumes d'achats annuels, eux aussi négociés, des remises, rabais et autres ristournes qu'il reverseront aux centrales d'achats. Versements qu'ils se font fort de récupérer en rationalisant leurs façons de produire et de vendre (investissements, marketing, etc... ) ou en agissant de la même façon que la GD avec leurs fournisseurs... dont les éleveurs-producteurs. Pourquoi, alors que l'on nous en parle depuis des dizaines d'années, aucun gouvernement n'a-t-il eu l'audace de supprimer purement et simplement ce système de remises de fin d'années se contentant à chaque fois de pondre des lois (Lois Galland, Royer, RNE, LME, ..) que l'on pouvait, à peine adoptées, contourner sans aucune difficulté; foi d'ancien acheteur ayant pratiqué le truc pendant vingt ans !
Et se rajoute à tout cela le problème de la concurrence, essentiellement européenne; problème qui devrait requérir toute l'attention de Président: Que faire pour que le coût de la main d'oeuvre soit harmonisé au plan européen ? Un abattoir allemand peut payer ses ouvriers 4 euros de l'heure quand en France, le smic horaire brut est de 9,61 euros !
Nous le voyons le problème est bien plus complexe qu'un simple mise en accusation de la grande distribution comme le font trop régulièrement les médias, les agriculteurs, les producteurs et éleveurs ou encore hier, Président. C'est toute la filière qu'il faut réformer. De A à Z ! Mais pas seulement, il faut aussi réformer le code du travail, les pratiques commerciales et la fiscalité. Réformer, faute de quoi c'est tout un pan de notre agriculture qui disparaîtra de la même façon qu'il en fut avec notre sidérurgie. Reste à savoir si nos dirigeants auront le courage et la volonté de le faire. J'en doute.
Il ne suffit pas de caresser le cul des vaches pour se faire aimer des éleveurs et L'Audacieux aurait tout intérêt à s'attaquer urgemment et intelligemment au problème, faute de quoi, là aussi, je peux prédire qu'un sacré bordel, sans commune mesure avec les déversement de fumier devant les préfectures, va s'installer prochainement. On ne joue pas avec les agriculteurs !
Folie passagère 2849.
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