Merci à LibresEchanges qui m'a signalé cet article daté de 2009,
De l'émotion, les clichés médiatiques aiment à dire qu'elle est "intense" ou "vive", voire "énorme". Comme si l'émotion devait désormais être amplifiée, surqualifiée, tant nous y sommes habitués. Elle est devenue en ce début de xxie siècle notre lieu commun, indépassable, obsédant, obligatoire. Celle qui s'exprime après un accident d'avion (d'une compagnie nationale s'entend) ne peut être que partagée.
La compassion aussi est une figure des temps actuels que les pouvoirs aiment bien flatter et transformer en solidarité. On se sent presque un monstre si l'on n'est pas à l'unisson de l'émotion générale, nationale, celle "de tout un peuple". La communication politique et sa compagne managériale la "communication de crise" la maîtrisent au millimètre près. Numéro d'urgence, cellule psychologique, ambassadeur spécial, drapeaux en berne, minutes de silence sur les stades, services à l'église, à la mosquée, à la synagogue. On gère.
Depuis quelques années nous sommes ballottés au rythme accéléré des émotions fortes. Un assassinat ignoble, un prof molesté, un carambolage sur la route des vacances, un enfant renversé par un chauffard, un immeuble insalubre qui flambe, un SDF qui meurt de froid, une catastrophe écologique, un trader déchu qui pleure (car les marchés aussi vivent sous le règne de l'émotif, on le sait) et nous voilà condamnés à être bouleversés, indignés, tristes… La télévision nous montre abondamment, en direct et boucle, tous ces sentiments. Au JT l'émotion est visible, palpable (toujours selon les clichés médiatiques), donc montrable. C'est le fonds de commerce des écrans. Réalité et fiction confondues. L'autre jour, une proche des victimes de l'Airbus disait espérer encore "un miracle, comme dans une série télé". Il est vrai que ça se passe tellement mieux dans "Lost" où les rescapés jouent à "Koh Lanta" pour de faux. Télé-réalité, fabrique d'émotion, avant et après le "20 heures"… Tout se mêle.
Puis vient, tout de suite, à chaud, la communication politique : un projet de loi, le durcissement d'un décret, une règle à appliquer sans faiblir, une nouvelle norme pour que ce crime, cet accident, cette catastrophe, ne se reproduise plus jamais. Surtout plus jamais ça. Nous vivons ainsi entre émotion à répétition et principe de précaution. Parfois cependant, la télé se réveille. L'autre nuit, après le crash du Rio-Paris, Paul Virilio décodait justement ce qui est à l'œuvre (dans l'émission " Ce soir ou jamais " sur France 3). Il parlait de "synchronisation de l'affect", d'une société où l'on passe des communautés d'intérêts à la communauté d'émotion, où le présent est oublié au profit de l'instant et où notre rapport au réel est chamboulé par " l'accélération de la diffusion instantanée de l'émotion ". Il faut lire Virilio. Lorsqu'il glisse en passant que, enfant de la guerre, il a vu "comment le fascisme a manié les émotions", il faut l'écouter. Non qu'il y ait quelque part un tyran omnipotent décidant des axes de la propagande de masse. Nous n'en avons même plus besoin, tant nous sommes habitués à ressentir sur (télé)commande les émotions qu'on nous montre, en flux continu.
Dans nos têtes, si l'on n'y prend garde, l'histoire en train de se faire s'efface peu à peu, ou encore, pour citer Virilio, l'événement se dissout au profit de la succession des accidents. Comme il y a désormais des "accidentés de la vie", nous voilà devenus des victimes de l'émotion.
de Didier Pourquery pour Le Monde, 12 juin 2009.
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