Alors que sur la plage, l'invasion a commencé et que des centaines, voire des milliers de migrants débarquent, le vieux professeur voit sa tranquillité perturbée par un ravi de passage...
" Depuis le petit escalier donnant sur la ruelle, le jeune homme était arrivé sans bruit sur la terrasse. En jeans et baskets délavés, les cheveux longs, blonds et sales, l’aspect général négligé, le regard trahissant l’avachissement de l’âme, il représentait assez bien ces marginaux parasites que l’Europe a sécrétés par centaines de milliers et qui forment déjà en son sein, comme un cancer, une sorte de tiers monde volontaire.
— Je viens d’en bas, dit le jeune homme. Fabuleux ! Enfin ! J’attendais cela !
— Vous êtes seul ?
— Pour le moment. Sauf des copains qui se trouvaient déjà sur la côte. Mais d’autres descendent. À pied. Tous les cochons filent vers le nord ! Pas une auto dans l’autre sens ! Vont être crevés, mais ne voudraient pas manquer ça.
— En bas, vous êtes-vous approché ?
— Tout près, oui, mais pas longtemps. J’ai reçu des coups de crosse. Un officier m’a traité de vermine. Mais j’ai vu des soldats qui pleuraient. C’est bon ! Demain, on ne reconnaîtra plus ce pays. Il va naître.
— Avez-vous vu ceux qui arrivent, ceux des bateaux ?
— Oui.
— Et vous croyez que vous leur ressemblez ? Vous avez la peau blanche. Vous êtes sans doute baptisé. Vous parlez français, avec l’accent d’ici. Vous avez peut-être des parents dans la région ?
— Et alors ? Ma famille, c’est celle qui débarque. Me voilà avec un million de frères, de soeurs, de pères, de mères et de fiancées. Je ferai un enfant à la première qui s’offrira, un enfant sombre, après quoi je ne me reconnaîtrai plus dans personne.
— Vous n’existerez même plus. Vous serez perdu dans cette multitude. Ils ne feront même pas attention à vous.
— Je ne demande que ça. Mes parents sont partis ce matin, avec mes deux soeurs qui ont subitement eu peur d’être violées. Défigurées par la trouille. Ils les rattraperont. Tout le monde sera rattrapé. Ils ont beau foutre le camp, ces gens-là sont finis. Si vous aviez vu le tableau ! Mon père entassant les godasses de son magasin dans sa jolie camionnette, ma mère faisant le tri en chialant, les moins chères qu’ils abandonnaient, les plus chères qu’ils emportaient, mes sœurs déjà installées sur la banquette avant, collées l’une contre l’autre et me regardant avec horreur, comme si c’était moi qui allais les violer en premier ; et moi, enfin, me marrant comme un fou, surtout lorsque mon père a baissé le rideau de fer et empoché sa clef. Je lui ai dit : « Si tu crois que ça servira à quelque chose ! Ta porte, moi je l’ouvre sans clef et ce sera fait demain. Et tes godasses, je crois qu’ils pisseront dedans ou bien qu’ils les boufferont, car ils marchent pieds nus ! » Alors il m’a regardé et il m’a craché dessus. Je lui ai renvoyé un gros crachat qu’il a reçu en plein dans l’oeil. C’est comme cela qu’on s’est quitté.
— Et vous ? Qu’est-ce que vous êtes venu faire ici ? Dans ce village ? Chez moi ?
— Je pille. À part l’armée, vous, et des copains, je crois qu’il n’y a plus personne à cent kilomètres à la ronde. Alors je pille. Mais je n’ai plus faim, j’ai déjà trop mangé. À dire vrai, je n’ai pas besoin de grand-chose et d’ailleurs, tout est à moi. Demain, c’est moi qui leur offrirai tout cela. Je suis une sorte de roi et je ferai don de mon royaume. Il paraît que c’est Pâques, aujourd’hui.
— Je ne comprends pas.
— Il y a un million de Christs à bord de ces bateaux, qui ressusciteront demain matin. Alors, le vôtre, tout seul... fini, lui aussi.
— Vous êtes croyant ?
— Pas du tout.
— Et ce million de Christ, une idée à vous ?
— Non. Mais dans le genre curé, je la trouve assez jolie. Elle me vient d’ailleurs d’un curé. Je l’ai rencontré il y a une heure. Je montais par ici, lui descendait comme un fou. Pas si paumé, plutôt bizarre. De temps en temps il s’arrêtait, il levait les bras au ciel, comme les autres, en bas, et puis il criait : « Merci, mon Dieu ! » et se remettait à cavaler vers la plage. Il paraît qu’il en descend d’autres.
— D’autres quoi ?
— D’autres curés du même genre. D’abord, vous m’ennuyez. Je n’étais pas venu pour parler. Et puis vous n’êtes plus qu’un fantôme, qu’est-ce que vous faites encore ici ?
— Je vous écoute.
— Cela vous intéresse, toutes mes conneries ?
— Prodigieusement.
— Vous n’êtes qu’un pourri. Vous réfléchissez encore. Il n’y a plus à réfléchir, cela aussi, c’est fini. Allez-vous-en !
— Oh ! mais non !
— Tenez ! vous et votre maison, vous vous ressemblez ! On dirait que vous êtes là depuis mille ans, tous les deux.
— 1673, exactement, dit le vieux monsieur en souriant pour la première fois.
— Trois siècles de certitude héréditaire. Écœurant. Je vous regarde et je vous trouve parfait. C’est pourquoi je vous hais. Et c’est chez vous, ici, que je conduirai les plus misérables, demain. Ils ne savent rien de ce que vous êtes, de ce que vous représentez. Votre univers n’a aucune signification pour eux. Ils ne chercheront pas à comprendre. Ils seront fatigués, ils auront froid, ils feront du feu avec votre belle porte de chêne. Ils couvriront de caca votre terrasse et s’essuieront les mains aux livres de votre bibliothèque. Ils cracheront votre vin. Ils mangeront avec leurs doigts dans les jolis étains que je vois à votre mur. Assis sur leurs talons, ils regarderont flamber vos fauteuils. Ils se feront des parures avec les broderies de vos draps. Chaque objet perdra le sens que vous lui attachiez, le beau ne sera plus beau, l’utile deviendra dérisoire et l’inutile, absurde. Plus rien n’aura de valeur profonde, sauf peut-être le bout de ficelle oublié dans un coin et qu’ils se disputeront, qui sait ? en cassant tout autour d’eux. Cela va être formidable ! Foutez le camp !
— Encore un mot : eux vont détruire sans savoir, sans comprendre. Mais vous ?
— Moi, parce que j’ai appris à haïr tout cela. Parce que la conscience globale du monde exige
que l’on haïsse tout cela. Foutez le camp ! Vous m’emmerdez !
— Comme vous voudrez.
Le vieux monsieur entra dans la maison, puis en ressortit aussitôt, un fusil de chasse à la main.
— Que faites-vous ? demanda le jeune homme.
— Je vais vous tuer, bien sûr ! Le monde qui est le mien ne vivra peut-être pas au-delà de demain matin et j’ai l’intention de profiter intensément de ses derniers instants. Je vais vivre une seconde vie, cette nuit, sans bouger d’ici et je crois qu’elle sera plus belle encore que la première. Comme mes semblables sont partis, j’ai l’intention de la vivre seul.
— Et moi ?
— Vous, vous n’êtes pas mon semblable. Vous êtes mon contraire. Je ne veux pas gâcher cette nuit essentielle en compagnie de mon contraire. Je vais donc vous tuer.
— Vous ne saurez pas. Je suis certain que vous n’avez jamais tué personne.
— C’est exact. J’ai toujours mené une vie paisible d’un professeur de lettres qui aimait son métier. Aucune guerre n’a eu besoin de mes services et les tueries d’apparence inutile m’affligent physiquement. J’aurais probablement fait un bien mauvais soldat. Toutefois, avec Actius, je crois que j’aurais joyeusement tué du Hun. Et avec Charles Martel, lardant de la chair arabe, cela m’aurait rendu fort enthousiaste, tout autant qu’avec Godefroi de Bouillon et Baudoin le lépreux. Sous les murs de Byzance, mort aux côtés de Constantin Dragasès, par Dieu ! que de Turcs j’aurais massacrés avant d’y passer à mon tour ! Heureusement que les hommes qui ignorent le doute ne meurent pas si facilement ! Aussitôt ressuscité, me voilà taillant du Slavon en compagnie des Teutoniques. Je porte la croix sur mon manteau blanc et je quitte Rhodes l’épée sanglante au poing, avec la petite troupe exemplaire de Villiers de L'Isle-Adam. Marin de don Juan d’Autriche, je me venge à Lépante. Belle boucherie ! Puis l’on cesse de m’employer. Seulement quelques broutilles qui commencent à être mal jugées, de l’histoire contemporaine, une triste plaisanterie, je ne m’en souviens déjà plus très bien. Tout cela devient si laid : plus de fanfares, plus d’étendards, plus de Te Deum. Pardonnez la pédanterie d’un vieil universitaire radoteur. Évidemment je n’ai tué personne, mais toutes ces batailles dont je me sens solidaire jusqu’au plus profond de mon âme, je les revis toutes en même temps, j’en suis l’unique acteur, avec un seul coup de feu. Voilà !
Le jeune homme s’écroula gracieusement, glissant le long de la balustrade où il se tenait adossé, et se retrouva assis sur ses talons, les bras pendant le long du corps, dans une position qui lui semblait familière. La tache rouge sur le sein gauche s’élargit quelque peu, puis cessa très vite de saigner. Il mourut proprement. Les yeux que ferma le professeur, d’un geste doux du pouce et du majeur, n’avaient même pas l’air étonné. Pas d’étendards, pas de fanfares, une victoire à l’occidentale, aussi définitive qu’inutile et dérisoire. C’est en paix avec lui-même, une paix tellement suave qu’il ne se souvenait pas en avoir jamais éprouvé d’aussi achevée, que le vieux M. Calguès tourna le dos à ce mort et rentra dans la maison.
Avec la paix de l’âme, le professeur sentit une faim bien franche lui mordre l’estomac..."
Oui, Lampedusa, c'est encore Jean Raspail qui en parle le mieux... avec juste 40 ans d'avance.
Extrait du livre de Jean Raspail, Le Camp des Saints. 1973. Editions Robert Laffont

D'accord, pas d'accord: atoilhonneur@voila.fr
Oui, Lampedusa, c'est encore Jean Raspail qui en parle le mieux... avec juste 40 ans d'avance.
Extrait du livre de Jean Raspail, Le Camp des Saints. 1973. Editions Robert Laffont
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