C'est en écoutant les infos, hier soir, 7 personnes mortes de noyades dans l'Hérault en une journée, un camping dévasté par des pluies torrentielles en Gironde..., que j'ai repensé à ce texte de Philippe Muray que par le plus grand des hasards j'avais lu dans l'après midi... Il nous faut toujours un responsable, un coupable; aussi incroyable que cela puisse être la Nature n'est pas à notre botte !
" Quand il ne fait pas de ski à travers Paris, Homo Festivus va se promener en moyenne montagne avec ces raquettes; et déclenche une coulée de neige qui, dans un bruit de cauchemar, dégringole pour l'engloutir. Ou bien il participe, dans un petit port de pêche quelconque, à une Fête de la mer qui se termine en naufrage. Lorsque ce n'est pas son camping qui se retrouve noyé sous un torrent de boue. Toutes ces horreurs n'ont rien de drôles. Mais ce qui est singulier, c'est l'air de stupéfaction infinie, c'est l'expression de douloureuse surprise d'Homo Festivus chaque fois que la nature lui joue un de ses tours. La montagne serait méchante? L'océan dangereux? Les rivières peuvent grossir jusqu'à devenir des fleuves mortels? Même la recherche systématique des responsabilités, les mises en examen, la traque des coupables, ne consoleront jamais Homo Festivus de ce genre de trahison [de la nature]. Il n'y a qu'à voir, chaque hiver, lors de l'habituelle vague de froid qui se débrouille en général pour coïncider avec les vacances de février, tous ces gens bloqués sur les autoroutes, naufragés, coincés dans des trains arrêtés, et stigmatisant la négligence des autorités, pour comprendre qu'en fait, derrière toutes ces accusations; c'est la pensée magique qui est de retour, avec l'ère hyperfestive, même si les termes dans lesquels elle s'exprime ont un peu changé. On ne danse plus pour faire tomber la pluie ou la convaincre de cesser, mais on cherche les responsables s'il y a du verglas; et on les lyncherait volontiers si on les avait sous la main ( cf la catastrophe des Orres).
Depuis que le concret n'existe plus, les décors naturels, devenus terrains de jeux, se sont rapprochés vertigineusement des idées platoniciennes. On exige d'eux, en plus, la même transparence que des affaires d'Etat et de la vie privée des vedettes en vue. Homo Festivus croit dur comme fer que la montagne ou l'océan sont des synonymes du mot bonheur; qu'ils n'ont été inventés que pour servir d'écrin à la perfection de son divertissement. Le moindre incident, dans ces conditions, devient un scandale; et d'un coup de canif dans le contrat festif. Que la montagne ou la mer rappellent, de temps en temps, leur existence indépendante de la vision hyperfestive est une sorte de crime. Comme tous les enfants, Homo Festivus prend son désir pour une réalité qui n'existe plus. Il ne peut même plus envisager que la Nature puisse être tortueuse, vicieuse, compliquée. Sa puérile religion est censée l'assurer contre le hasard et les accidents, ces résurgences d'Ancien Régime, ces spectres d'un temps où l'on n'avait pas encore inventé le risque zéro."
Philippe Muray, Après l'Histoire, chapitre " février 1998 ".
Folie passagère 1827.