Il y a environ quarante ans, deux chorales se tiraient la bourre pour tutoyer l'excellence. Il y avait la Maîtrise de Notre Dame de Paris dont je faisais partie et les Petits Chanteurs à la Croix de Bois. Les deux fonctionnaient sur le même principe: En échange d'un enseignement classique de plutôt bonne qualité malgré des frais de scolarité relativement faibles, les enfants apprenaient le chant chorale. La première, compte tenu de ses impératifs de services - enchanter les offices à Notre Dame sous la direction du père Batzelar et les orgues de Pierre Cochereau - ne se produisait quasiment qu'en France. La deuxième donnait, elle, des concerts dans le monde entier, sa renommée était et est encore internationale: plus d'une centaine de concerts chaque année en France ou à l'étranger. La première enregistra quelques disques (3 ou 4) quand la seconde en faisait au moins une bonne douzaine.
Pour les enfants, c'était fabuleux. Nous avions l'enseignement et le chant, les tournées et les disques, les copains et les spectateurs. Et croyez-moi, chanter le Messie de Haendel à Notre Dame pour la messe de Noel ou le requiem de Berlioz pour les funérailles de de Gaulle ou de Pompidou valait pour le plaisir tous les entraînements au club de foot du village Pour les parents, c'était le bonheur: des enfants bien encadrés, recevant un bon enseignement et exerçant une activité passionnante. Et tout le monde s'en satisfaisait sans demander quoique ce soit d'autre.
Dans les années 1985, la première fut dissoute, je ne sais trop pourquoi, sans doute pour des raisons budgétaires. Il parait que la gauche au pouvoir à l'époque subventionnait moins. Il parait... La seconde, les Petits Chanteurs à la Croix de Bois donc, continua sa belle carrière en France et de par le monde. Jusqu'à il y a encore peu de temps, elle était la dernière chorale française de ce niveau à "tourner". On les trouvait si bons qu'on les fit même venir, un jour, chanter La Marseillaise, sur les Champs, un 14 juillet.
Et puis un beau jour, il y a 5 ou 6 ans, débarquèrent les tuniques rouges de l'inspection du travail, les Filoche aux cœurs secs. Alors que depuis des décennies, l'équilibre budgétaire des Gueules de Bois (comme la concurrence les appelait) tenait la route, que ni les parents ni les enfants ne demandaient autre chose que de faire ce pourquoi ils étaient là, les gens de loi imposèrent la seule chose qu'ils savaient imposer bêtement: la loi. Les enfants exerçaient un travail, ils devaient être rémunérés. Les enfants apprenaient, chantaient, donnaient des récitals et voyageaient... Toutes ces activités réunies, pour un peu assimilées par les porteurs de Code à de l'exploitation, pouvaient prendre, tenez-vous bien, plus de 35 heures par semaine. Il était donc normal de restaurer la justice et le droit: Les enfants seraient payés, ne devraient pas faire plus d'un certain nombre d'heures par semaine et leur temps de repos serait scrupuleusement contrôlé. L'activité de la manécanterie s'en trouva réduite: moins de tournées, moins de récitals, moins de télévisions, moins de disques, beaucoup d'amertume et de découragement.
Et ce qui devait arriver arriva. Au grand dam des enfants, des parents, des encadrants, des enseignants et des amateurs de belles voix: L'association des Petits Chanteurs à la Croix de Bois fut mis en redressement judiciaire en septembre dernier; sa liquidation judiciaire a été annoncée ces jours-ci.
La mort des petits Maîtres Chanteurs avait été programmée. La voici.
Folie passagère 2281.
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