Le 7 mai 1954, il y a donc 60 ans, Dien Bien Phu tombait aux mains des Viets; la guerre en Indochine prenait fin ce jour-là. Après en gros 8 années de combat et entre 40 000 et 50 000 morts parmi les forces françaises dont près de 4 000 dans la cuvette de Dien Bien Phu. Côté Viet, les estimations oscillent entre 500 000 et 700 000 tués parmi lesquels il sera impossible de déterminer combien étaient civils (coolies: hommes, femmes et enfants ) et combien étaient véritablement militaires.
Bon, ça, c'est pour les chiffres et ce que l'on retient vaguement aux infos quand celles-ci veulent bien évoquer ce conflit. C'est une toute autre affaire, une toute autre émotion que de passer une demi-journée à partager avec ceux qui y étaient. Il se trouve que ce matin, j'étais donc à N., en région parisienne, pour assister à une cérémonie du souvenir: 60 ans jour pour jour après la chute de Dien Bien Phu.
Devant la mairie et le monument aux morts de la ville: environ 300 personnes étaient rassemblées, une cinquantaine de porte-drapeaux, une peloton d'honneur de la Légion Etrangère, le gouverneur militaire de Paris, le préfet du coin, m'sieur le maire. Parmi ces 300 personnes, au doigt mouillé, une centaine d'anciens combattants, tous arborant des décorations à faire pâlir d'envie les vieux dinosaures de l'armée soviétique. Geneviève de Gallard, que, honte sur moi, je proposais dans un ancien billet de faire entrer au Panthéon, était elle aussi présente, vaillante et toute pimpante malgré les années. Elle ne doit pas lire ce blog puisqu'elle me fit la bise. C'est avec regret que je constatais, malgré mes cinquante et quelques printemps, être sans doute le plus jeune de l'assistance. La jeunesse ne s'était pas invitée ou n'avait pas été conviée à cet hommage, dommage, l'Histoire des anciens ne se partagerait-elle plus ?
Levée des couleurs, lecture d'un message du secrétaire d'Etat aux anciens combattant qui n'avait pas le temps de venir, rappel des différentes composantes de l'armée française présentes durant le conflit, les évocations de Gabrielle, Béatrice, Eliane, et de toutes ces autres places et collines qui peu à peu tombèrent sous les bombardement et l'avance des Viets.
Un vieux général de l'armée de l'air fit ensuite un discours étonnant. Non seulement, il rendit hommage aux biffins qui grouillaient dans la boue lorsque lui volait dans les brumes mais il nous fit partager son aventure. Descendu par la DCA ennemie (c.à;d, canons fournis par la Chine ou la Russie d'alors), son saut en parachute d'un avion réputé pour ne permettre, selon sa notice, son évacuation que de "façon aléatoire", sa capture au sol par les Viets, la longue marche - 800 km - les bras attachés dans le dos 12 heures par jour, la fin, la soif... et les copains qu'on abandonne le long du chemin à une mort certaine. Il adressa ses remerciements aux simples soldats, démunis, qui n'hésitèrent pas à le rhabiller, lui, l'officier de l'air qui avait quasiment tout perdu: chaussures, veste, chapeau... Le vieux général n'hésita pas dénoncer dans son discours les erreurs flagrantes de commandement et la totale sous estimation par les services de renseignement français de l'époque des capacités de l'ennemi tant sur le plan militaire que logistique. Imaginez que le camp de prisonnier dans lequel il fut parqué était situé à moins de 20 kilomètres de Dien Bien Phu et qu'autour de ce camp, plus de 50 000 viets civils et militaires préparaient l'assaut final sans que personne dans la cuvette ne se doute de quoique ce soit! Il nous raconta ce que lui et quelques uns de ses collègues savaient du général Giap: l'homme, dès 1946, avait prévenu: "quelque soit le nombre de morts vietnamiens nécessaire, un million si besoin, le Vietnam communiste d'Oncle Ho bouterait l’ennemi hors du pays, quel qu’en soit le prix et la manière.La vie humaine n'a pas d'importance. " Et tant mieux si cela faisait de l'effet que l'on descende les hélicoptères de la Croix-Rouge ou que l'on bombarde les convois d'évacuation sanitaire de blessés français. Autant dire que voilà un homme, Giap, qui ne renia pas ses engagements, il tint promesses. Ce qui permit à notre général du jour de pointer du doigt publiquement et avec sévérité (et une approbation marquée de l'assistance) Laurent Fabius qui rendit dernièrement un vibrant hommage "à cet homme exceptionnel, ce grand patriote" que fut le général Giap...
Applaudissements fournis et croyez-le ou pas, j'ai vu lors de cette évocation quelques larmes couler sur la joue de certains de ces anciens; au discours succédèrent un dépôt de gerbes, la sonnerie aux morts puis la Marseillaise, chantée sans retenue par tous ces anciens d'Indo mais bien peu reprise dans l'assistance.
Vint ensuite le déjeuner où nous n'étions plus qu'une petite centaine réunie au mess de la Légion Étrangère. A ma table, j'étais le seul à ne pas avoir été là-bas. Autant vous dire que je n'avais qu'une chose à faire: profil bas et écouter leurs récits. Car comme ils me l'ont dit, je cite de mémoire: il n'y a qu'entre nous que l'on peut partager nos souvenirs, ailleurs, on ne nous croit pas vraiment... De ce que j'ai entendu ce midi, les films de Pierre Schoendoerffer ou d'Oliver Stone rendent à peine compte de la violence des combats, des conditions de vie des soldats ou des prisonniers et des souffrances endurées. Pensez que le vieux qui était assis à ma droite sauta sur Dien Bien Phu à19 ans, sans jamais avoir au préalable vu la couleur d'un parachute. Son baptême du feu 3 jours après son arrivée? Au début, il crut que c'était un exercice, une manœuvre et me dit-il, ce n'est que lorsqu'il eut la joue transpercée qu'il comprit "qu'il y était". Pendant deux heures, entre plats, vins et chants, j'ai eu droit aux récits de ces soldats dont aujourd'hui quasiment tout le monde se fout royalement et autant vous dire que l'on a du mal à y croire et pourtant... Et il fallait les voir, régulièrement se lever, Geneviève aussi, pour entonner des chants que seuls les militaires connaissent.
Il faut avoir entendu ce que j'ai entendu aujourd'hui pour n'avoir qu'une toute petite idée de ce que ces soldats français ont vécu et enduré; le tout raconté avec parcimonie et une pudeur comme seuls savent le faire ceux qui accomplissent avec courage et honneur la mission que leur pays, le votre, leur avait demandé de remplir. Sans rien demander en retour si ce n'est, aujourd'hui, un peu de reconnaissance et l'assurance que leur histoire et le souvenir de ceux qui ne sont pas rentrés ne seront pas oubliées
Une journée remplie d'émotion.
Tenez, tant que j'y pense, à ma connaissance, aucune cérémonie nationale ne sera organisée pour commémorer le 60ème anniversaire de la chute de Dien Bien Phu, la fin de la guerre d'Indochine et le sacrifice des 40 000 morts Français morts pour la France durant ce conflit.
Je ne sais pas si le chiffre est exact mais aux dires d'un des participants, il n'y aurait plus que environ un millier d'anciens combattants d'Indochine. Autant dire que dans 10 ans, il n'y en aura plus.
Folie passagère 2267.
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