Au début, il n'y avait rien. Plus rien. Le précédent pouvoir en place à Paris avait fait fermer Sangatte, puis le suivant avait fait raser le grand camp qui subsistait. Il n'y avait donc plus rien.
Mais la vie reprit. Une première petite tente, une deuxième, une troisième, une un peu plus grande, une autre très grande... Des petits îlots tentus ont peu à peu poussé. Épars, éloignés les uns des autres car la tentation était grande pour chacun des nouveaux colons de la zone de s'aménager son chez soi. Malheureusement pour les premiers, les pressions démographique et immobilière eurent raison des petits espaces clos qu'ils s'étaient aménagés. Si au début, il ne furent qu'une centaine, chaque jour de nouveaux pionniers arrivaient, tous en quête d'un passage pour ailleurs ou d'une sédentarisation plus ou moins longue après des semaines voir des mois de fuite et d’errance à travers l'Europe.
Il faut dire que le gouvernement actuel ne fit rien pour décourager les primo-accédants à une tente Queshua, manifestant même, à l'égard des populations migrantes, des gestes de bienveillance qui forcément mirent tous ces gens dans la confiance. Les premiers envoyant aux pays, via leur smartphone, des photos de leur nouvelle vie. Il se disait, en Grèce, en Turquie, en Irak, en Syrie et ailleurs, que là-bas, en France, même le ministre de l'Intérieur venait vous serrer la pogne quand vous vous pointiez dans ce petit coin du Calaisis. De plus, quand vous arriviez, des gens bien sympathiques, membres de diverses associations, aidaient à votre installation, vous donnaient des vêtements, à manger, les trucs et astuces pour acquérir des papiers. Bref, non seulement, ils pouvaient venir mais en plus on les aidait à rester. On vous soignait même gratuitement. Pour certains d'entre eux, pas tous mais beaucoup, la générosité du gouvernement local, n'était plus à démontrer: des sous étaient donnés. Pas beaucoup de sous mais bien plus qu'ils n'avaient jamais rêvé d'en avoir chez eux; sans rien faire. Comprenez dès lors que le flux ne pouvait s'arrêter. Le seul truc étant de s'assurer que le passage vers l'ailleurs ne se fermerait pas, histoire de maintenir certains équilibres.
Ainsi, ils étaient cent, puis deux cents, puis trois cents, puis un millier... Le village avait vécu, la ville naissait. Ils étaient 3 500 en Juillet dernier. De nombreuses petites tentes disparurent, remplacées par des constructions plus solides ou par des bungalows que ce décidément trop gentil gouvernement fit installer. Certains n'hésitèrent pas à construire en dur, avec du bois, des poutres et des clous achetés on ne sait où mais suffisamment solides pour bâtir un cabanon voire un petit chalet, petites bâtisses que l'on pourrait éventuellement revendre quand le colon-bâtisseur aurait enfin décidé de partir. Des petites rues s'aménagèrent d'elles-mêmes, des places, des quartiers entiers virent le jour: le quartier des Irakiens, celui des Syriens, des Afghans ou des Soudanais... De nombreux quartiers. Des commerces apparurent, rien de bien flamboyant bien sûr, mais on y trouve désormais un peu de tout: des conserves, des vêtements, des télévisions, des médicaments. Comme en Turquie ou en Jordanie, il y a même des boutiques dans lesquelles on peut louer des vêtements pour une cérémonie. Par bonheur, ces commerces-là ne sont-ils pas soumis à une fermeture dominicale. Des petits restaurants, une bibliothèque, une mosquée, une église, des écoles et même un salon de coiffure et un théâtre apparurent. Des points d'eau furent aménagés, le service des ordures ménagères de la ville d'à-côté, réticent au départ, commença ses tournées de ramassage; pas d'autres choix, les associations et les habitants de la ville nouvelle l’exigèrent. Par endroits, on installa même l'éclairage public, par sécurité, pour mieux y voir, la nuit, comme dans une vraie ville.
Une vraie ville qui ne cessait de grandir car la mauvaise nouvelle vint un jour: les autorités du pays d'en face et le gouvernement local, convaincus qu'on ne pouvait continuer à avoir des gens qui se fassent tuer en empruntant le tunnel (dont le trafic était ainsi perturbé, entraînant de grosses pertes financières et de nombreux tracas pour les voyageurs réguliers) ou en prenant d'assaut les camions de passage, plus de 20 morts depuis le début de l'année, décidèrent de renforcer la sécurité du dit-tunnel en renforçant la présence policière et en érigeant de grosses barrières, un peu comme ils font en Hongrie maintenant. En conséquence de quoi les accès vers la sortie se fermaient peu à peu. Et comme dans le même temps, les entrées semblaient de plus en plus aisées et nombreuses - il se dit même que la compagnie ferroviaire nationale accorde la gratuité de transport aux " groupes constitués " - ce qui devait arriver arriva, la ville pris un essor soudain considérable.
Et tout ce qui va avec, comme autrefois à l'Ouest: bagarres, pègre et gangs, querelles de voisinage, quartiers sensibles. Le village que certains baptisèrent, stupidement, " new jungle " ou " Lande " devint une vraie ville comprenant pas moins de 6 000 habitants aujourd'hui: hommes, femmes et enfants. Une si vraie ville qu'elle devint, selon la préfète du coin, en ces trois dernières semaines seulement, la troisième de la région, derrière Calais ( 72 000 hab.) et Marck (10 300 hab.).
Alors vous verrez que bientôt, pour que cette ville - notre humanité ne saurait être pris en défaut - soit une vraie ville, on bitumera, on viabilisera, on toutalégouttera, on bâtira, un conseil municipal adapté verra le jour, les habitants pourront voter, un journal local sera imprimé en plusieurs langues, les actuels comptoirs mafieux deviendront des banques, et qui sait, peut-être que la fibre optique sera posée. Il y aura des naissances, des mariages et certainement un cimetière. Une jungle peut être rasée, un village aussi, cela s'est vu autrefois, pas une ville, plus aujourd'hui. Pas chez nous.
Ne reste plus qu' à lui trouver un nom. Les habitants choisiront, qui sait, peut-être là aussi, par référendum.
Folie passagère 2940.
D'accord, pas d'accord: atoilhonneur@voila.fr