vendredi 4 septembre 2015

La douce tyrannie de l'émotion...

Merci à LibresEchanges qui m'a signalé cet article daté de 2009,


De l'émotion, les clichés médiatiques aiment à dire qu'elle est "intense" ou "vive", voire "énorme". Comme si l'émotion devait désormais être amplifiée, surqualifiée, tant nous y sommes habitués. Elle est devenue en ce début de xxie siècle notre lieu commun, indépassable, obsédant, obligatoire. Celle qui s'exprime après un accident d'avion (d'une compagnie nationale s'entend) ne peut être que partagée.

La compassion aussi est une figure des temps actuels que les pouvoirs aiment bien flatter et transformer en solidarité. On se sent presque un monstre si l'on n'est pas à l'unisson de l'émotion générale, nationale, celle "de tout un peuple". La communication politique et sa compagne managériale la "communication de crise" la maîtrisent au millimètre près. Numéro d'urgence, cellule psychologique, ambassadeur spécial, drapeaux en berne, minutes de silence sur les stades, services à l'église, à la mosquée, à la synagogue. On gère.

Depuis quelques années nous sommes ballottés au rythme accéléré des émotions fortes. Un assassinat ignoble, un prof molesté, un carambolage sur la route des vacances, un enfant renversé par un chauffard, un immeuble insalubre qui flambe, un SDF qui meurt de froid, une catastrophe écologique, un trader déchu qui pleure (car les marchés aussi vivent sous le règne de l'émotif, on le sait) et nous voilà condamnés à être bouleversés, indignés, tristes… La télévision nous montre abondamment, en direct et boucle, tous ces sentiments. Au JT l'émotion est visible, palpable (toujours selon les clichés médiatiques), donc montrable. C'est le fonds de commerce des écrans. Réalité et fiction confondues. L'autre jour, une proche des victimes de l'Airbus disait espérer encore "un miracle, comme dans une série télé". Il est vrai que ça se passe tellement mieux dans "Lost" où les rescapés jouent à "Koh Lanta" pour de faux. Télé-réalité, fabrique d'émotion, avant et après le "20 heures"… Tout se mêle.

Puis vient, tout de suite, à chaud, la communication politique : un projet de loi, le durcissement d'un décret, une règle à appliquer sans faiblir, une nouvelle norme pour que ce crime, cet accident, cette catastrophe, ne se reproduise plus jamais. Surtout plus jamais ça. Nous vivons ainsi entre émotion à répétition et principe de précaution. Parfois cependant, la télé se réveille. L'autre nuit, après le crash du Rio-Paris, Paul Virilio décodait justement ce qui est à l'œuvre (dans l'émission " Ce soir ou jamais " sur France 3). Il parlait de "synchronisation de l'affect", d'une société où l'on passe des communautés d'intérêts à la communauté d'émotion, où le présent est oublié au profit de l'instant et où notre rapport au réel est chamboulé par " l'accélération de la diffusion instantanée de l'émotion ". Il faut lire Virilio. Lorsqu'il glisse en passant que, enfant de la guerre, il a vu "comment le fascisme a manié les émotions", il faut l'écouter. Non qu'il y ait quelque part un tyran omnipotent décidant des axes de la propagande de masse. Nous n'en avons même plus besoin, tant nous sommes habitués à ressentir sur (télé)commande les émotions qu'on nous montre, en flux continu.

Dans nos têtes, si l'on n'y prend garde, l'histoire en train de se faire s'efface peu à peu, ou encore, pour citer Virilio, l'événement se dissout au profit de la succession des accidents. Comme il y a désormais des "accidentés de la vie", nous voilà devenus des victimes de l'émotion.

de Didier Pourquery pour Le Monde, 12 juin 2009.

A lire aussi: Comment recadrer une image pour mieux " émotionner ": Aylan Kurdi, photo recadrée


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D'accord, pas d'accord: atoilhonneur@voila.fr


22 commentaires:

  1. C'est curieux, mais la photo de l'enfant noyé m'a immédiatement renvoyé à cette photo là.
    Avec le même immense dégoût pour et la presse, et pour le voyeurisme.

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    1. @gridou: les photographes de presse font le boulot pour lequel ils sont payés, après, les rédac chefs des journaux font ce qu ils veulent des photos des premiers. Dégout de toutes façon

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  2. Pris dans les filets d'une civilisation technomédiatique, tout est en organisé pour nous discipliner et nous fragmenter. Ce que craint en réalité le pouvoir c'est des individus qui restent entiers, qui s'obstinent à rester eux-mêmes au-delà des effets de mode.

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    1. @Barbara: et bien ils peuvent continuer à craindre ! non, mais !
      Ns discipliner, nous fragmenter... ou bien faire diversion, pdt qu on parle des migrants, c'est un vrai sujet, on ne parle pas , par ex, du chômage en France

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  3. Géo

    Bonjour

    "On se sent presque un monstre si on n est pas à l unisson nationale...."(Corto)

    J aime bien etre un monstre.
    C est "tendance",on peut voir sur des programmes télé le deferlement de séries avec des monstres comme héros.
    Zont les plus belles nanas et croquent tout le monde .Les fans se pament devant ceux qui incarnent les monstres.
    Quand ils sont en taule,dans la vie réelle,zont plein de courriers admiratifs...
    Je trouve qu etre raciste,c est classe et c est bien(taubira et autres le sont,pourquoi seulement elles et pas les autres,egalite oblige!)
    Etre fasciste,c est pas mal non plus.
    Je crois qu etre les trois c est le top.
    Il faut savoir vivre avec son temps,que diable!
    Ah,oui,etre un sataniste,aussi,ça doit etre chouette.
    Faudra qje demande à Hollande ou Obama quel effet ça fait!

    Pour la photo du gosse...
    Et bien comme pour plusieurs autres photos,la meme attitude,la meme pose la plus émouvante qu on leur demande d avoir.

    L avantage de devenir facho,raciste,monstre et coetera,n est il pas d etre détaché de l émotion tout en travaillant celles des autres?

    Là aussi,allons prendre des cours à l Elysée et compagnie.

    Ça fait rien,c est pô graave d etre raciste,fasciste,monstre.
    Xénophobe,c est génial aussi!
    Je suis preneur.
    "Projet de loi,durcissement d un décret..."
    Normal,ce sont des fascistes qui font celà.

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    1. @Géo: p'tain, je suismal barré, je ne suis ni monstre, ni facho, ni xénophobe... encore que xenophobe, ça dépendavec qui :)

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  4. Dommage, mon cher Corto, qu'aucun photographe n'ait immortalisé l'image des petits corps carbonisés des enfants morts dans l'incendie de la rue Mirha ! Je suis sûre que cela aurait beaucoup plu ! Non ? Ah bon !

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    1. @marianne: aucun interêt, car pas dans les préoccupations du moment !

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  5. Je constate que je ne suis pas le seul à ne pas réagir comme l'espérait les médiatiques maîtres-chanteurs pratiquant le chantage affectif.

    Et lorsqu'on fouille Internet un peu plus loin que les dépêches AFP reprises in extenso sur yahoo ou autres sites mainstream, on découvre des trucs croquignolets comme l'enterrement de la maman et des deux enfants à Kobane, en Syrie. Ville fuie il y a 3 ans... (un site suisse)
    Que le paternel comme tous les hommes dans la force de l'âge avaient un gilet de sauvetage (mais ni les femmes ni les enfants) (daily mail)
    Et que sa soeur au Canada dit qu'il voulait quitter la Turquie pour, aussi, aller se faire refaire gratos les chicots en Europe. (entretien sur Skynet...)

    La légende du pov'pov'pov' réfugié tout malheureux que la guerre méchante méchante a contraint à fuir en prend un sacré coup derrière les étiquettes.

    Popeye

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    1. @Popeye: Merde, popeye, merde, tu es entrain de détruire un presque-devenu-mythe !
      Oui j ai vu cela !

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  6. Merci Corto, pour tout.
    Maintenant on sait ce que cette famille recherchait en occident (quittant la Turquie après 3 ans de séjour) : le papa voulait se refaire les dents. Voir et lire : wsj.com/articles/image-of-syrian-boy-washed-up-on-beach-hits-hard-1441282847
    La compassion compulsive de nos bellâtres et élites mondialisées commence vraiment à bien faire !

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    1. @dame Ginette: ce n est pas de la compassion compulsive, juste de la compassion interessée: il s agit de nous vendre l'accueil en masse de migrants et accessoirement de nous faire oublier le reste, comme le chômage de masse, par exemple

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  7. Bonjour Monsieur Corto
    (je me permets de faire un copier-coller de mon commentaire posté chez Monsieur Goux)
    D'après le très sérieux "Wall Street Journal" Monsieur Kurdi, le père du gamin qu'on nous montre pour faire pleurer dans les chaumières, ne fuyait avec sa famille pas de façon si désespérée que ça : la famille vivait depuis 3 ans en Turquie et ce Monsieur Kurdi s'était fait envoyer 1000 dollars par sa soeur, résidant au Canada. Il semblerait que ce père de famille voulait surtout faire soigner, en Europe, ses dents abîmées.
    C'est expliqué dans cet article (en anglais)
    http://www.wsj.com/articles/image-of-syrian-boy-washed-up-on-beach-hits-hard-1441282847

    Voilà qui semble moins grandiose ou héroïque qu'une fuite devant un ennemi implacable.

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    1. Ana maria: je le dis toujours, ne jamais s emballer avant de connaitre les dessous d une histoire

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    2. C'est proprement scandaleux cette manipulation médiatico-politique !
      merci pour le lien

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    3. l'article du Wall Street Journal, que je citais en référence, a été "nettoyé" (censure du politiquement correct). On n'y trouve plus trace à l'heure actuelle du fait que le père voulait se faire arranger les dents en Europe, alors que j'ai vraiment lu ces mots.

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  8. Manipulation par le sentiment , l'horreur et surtout le drame c'est la vie des photographes , le premier qui a osé avec le car qui brûlait rempli de mômes c'était Paris Match qui avait publié les photos .
    Je te disais hier que la photo du gamin était un montage j'aurais du dire un recadrage , Une photo bien travaillée peut dire tout le contraire de ce qu'elle représente . Nous avons un gvt qui ne dit jamais la vérité , maintenant nous avons l'état européen qui fait de même .

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    1. Géo

      En voyant la photo,j eus le meme ressenti que devant celle du massacre de Timisoara.
      Quelque chose sonne faux.

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    2. étant un photographe assez expérimenté oui on peut faire dire ce que l'on veut à une image lorsqu'elle est sortie du contexte ou sans les informations qui vont avec. Surtout avec les technologies actuelles.....
      le photographe a t il touché de l'argent pour cette image?

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    3. @Philz: j imagine que la photographe n a pas refilé gratos a tous les journaux du monde sa photo

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  9. "Le monde" publierait-il encore ce papier en 2015 ? Rien n'est moins sur...
    Plus on en apprend sur le cas de cet enfant et plus la manipulation devient évidente...mais rassurez-vous le 20h en restera à la version officielle, ils vont quand même pas briser un si bel élan...c'est bien "la tyrannie de l'émotion" qu'aucune information supplémentaire ne doit contrarier...

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    1. tyrannie de l'émotion ou de la pensée?
      incroyable manipulation des esprits orchestrée de toute pièce car il est fort probable que nos politiques sont au courant de l'histoire de la famille même si c'est tragédie personnelle !
      a vomir cette mise en scène et le peuple idiot suivra bien sur ce qui est terriblement inquiétant puisque l'on peut provoquer chez l'individu un comportement bien précis en fonction d'un but bien précis...

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